La RDC, un pays riche en ressources naturelles avec un secteur agricole ayant d’importantes potentialités alimentaires pour figurer parmi les plus productifs dans le monde, est paradoxalement confrontée à l'une des plus grandes crises alimentaires au monde.
Sa forte dépendance à l’importation des produits alimentaires de base tels que le maïs, le blé et le riz, le poulet, le poisson, la viande, le sucre, l’huile, etc. , soit plus de 80% en moyenne, accentue, face aux chocs des prix sur les marchés intérieurs, le niveau de vulnérabilité des populations dont près de 70% vivent avec moins de 2 dollars par jour.
En milieux ruraux, environ 60% de ménages, consomment un seul repas par
jour à base de manioc et/ou de maïs, accompagné principalement de légumes et,
rarement, de légumineuses et autres sources de protéines animales, une
alimentation déséquilibrée qui a plongé près d’un quart de la population, soit
environ 23,4 millions de personnes, dans une insécurité alimentaire aiguë.
Par ailleurs plus de 4 millions d’enfants congolais ont des prévalences de
malnutrition aiguë globale supérieures à 12%; 43 % des enfants de moins de 5
ans souffrent de malnutrition chronique, et 7,2 millions de femmes souffriraient
d’anémie.
Les enquêtes épidémiologiques menées auprès des populations congolaises
révèlent aussi une augmentation de la prévalence des maladies chroniques non
transmissibles telles que le diabète (7% ), l’hypertension artérielle (30% à
Kinshasa), ainsi que le cancer du col utérin (27,7% ), du sein( 13,7% ) et de
prostate (14% ), lesquels deviennent un véritable problème de santé publique.
Avec de millions des congolais vivant en insécurité alimentaire et nutritionnelle
chronique et incapables de fournir le meilleur d’eux-mêmes , la RDC aura très
difficile à impulser une croissance économique inclusive et résiliante pour
améliorer les conditions de vie des populations, et ne pourra donc pas décoller
économiquement.
Et pourtant, nombreuses cultures vivrières locales sont de précieuses sources de
protéines , d’acides gras essentiels, d’antioxydants, des vitamines, des minéraux
et donc des nutraceutiques, comme atouts majeurs pour lutter contre la
malnutrition et servir de prévention contre des maladies chroniques non
transmissibles.
Il est aussi à noter que notre pays dispose de près de 80 millions d'hectares de
terres arables, dont 1% seulement cultivé, au moment où l'agriculture paysanne
occupe 70% de la population active.
En 2020, le Projet d’appui à la structuration du Programme national de Sécurité
Alimentaire et Nutritionnelle en Agriculture, élaboré en vue de donner à la
population congolaise une alimentation saine pour parvenir à l’élimination de la
Faim à l’horizon 2030, n’a pas amélioré la situation nutritionnelle qui demeure
toujours préoccupante.
Soucieux d’inverser la tendance de l’importation des produits agroalimentaires,
qui coûtent près de trois milliards USD annuellement, le gouvernement
congolais avait validé, en 2021, le Plan Directeur d’Industrialisation (PDI)
préconisant un modèle économique et industriel pour substituer les importations
par la production locale, espérant diminuer l’insécurité alimentaire qui ,
malheureusement s’est aggravée en 2023.
Et cela, en dépit de l’affirmation de l’Agence nationale pour la promotion des
investissements (Anapi), qui relève que la RD Congo, par l’abondance de ses
sols fertiles, son climat tropical et ses ressources halieutiques, peut produire
suffisamment d’aliments pour nourrir 2 milliards de personnes du monde .
Entretemps, le gouvernement congolais, continue à compter sur l’assistance
multilatérale, laquelle ne sera jamais suffisante pour amener l’agriculture au
niveau de nourrir l’ensemble de la population congolaise.
Il s’ensuit donc que la sécurité alimentaire, tributaire des aliments de base
importés pour nourrir des populations congolaises, est loin d’être garantie, et
cela , en dépit de multiples programmes mis en place dans le cadre des
politiques agricoles nationales
En fait, cette situation témoigne de la gravite de crise à laquelle est confronté le
secteur agricole congolais qui fait face à une multitude de défis techniques,
économiques et institutionnels.
Dans ce contexte , par la revalorisation des cultures traditionnelles et locales
notamment les céréales, légumineuses, légumes-feuilles, fruits, tubercules, et les
produits de l’élevage dont les chèvres, moutons, porcs, poules, lapins, cobayes,
canards, cailles, pigeons ainsi que les poissons de nos rivières, construire une
politique de souveraineté alimentaire pourra sensiblement contribuer à la
réduction de la pauvreté, à l’amélioration de la résilience du système alimentaire
ainsi que la diversité et la qualité des régimes alimentaires pour assurer la
sécurité alimentaire .
Il s’agira de la conception et la mise en œuvre d’une politique qui garantira le
droit à l’alimentation aux populations congolaises , encouragera
l’industrialisation du secteur agricole congolais, ce qui ouvrira la voie de la
diversification de l’économie du pays, de l’établissement des chaînes de valeur
des produits agricoles, permettant ainsi au pays de faire une bonne économie.
Construire la souveraineté alimentaire impose la reconnaissance du droit de
chaque État, à se donner les capacités productives pour satisfaire les besoins
alimentaires de ses populations, à travers de politiques agricoles qui lui
semblent les mieux adaptées pour garantir la sécurité alimentaire.
Se nourrir étant un droit humain de base, la souveraineté alimentaire, concédera
au gouvernement congolais le droit de :
– Concevoir et élaborer, en toute autonomie, sa politique agroalimentaire
conformément aux normes écologiques, sociales, économiques et culturelles,
– Mobiliser des ressources et moyens techniques, institutionnels et financiers,
nécessaires pour la production alimentaire, et garantir un approvisionnement
alimentaire durable des populations;
– Assurer à la population une alimentation variée, nutritive, équilibrée et saine.
En RDC, la politique de souveraineté alimentaire est essentielle pour réduire sa
dépendance vis-à-vis des importations alimentaires, accroître l'autosuffisance
alimentaire, garantir la sécurité alimentaire et le bien-être des populations
Une politique agricole ayant pour objectif la souveraineté alimentaire obligera
le gouvernement congolais notamment de:
1. Consacrer plus de ressources publiques à l’agriculture pour investir
dans les infrastructures rurales, soutenir les petits exploitants agricoles,
améliorer l'accès aux semences de qualité, promouvoir la production
locale d'aliments ainsi que des pratiques agricoles durables et
respectueuses de l'environnement, encourager la diversification des
cultures en vue d’accroître substantiellement la production et la
productivité agricoles du pays;
2. Doter la RDC d’une Table de composition Alimentaire intégrant les
aliments traditionnels et locaux et évaluant leur valeur nutritive en vue
de délibérer sur les produits alimentaires dont il conviendra de stimuler
la production, la transformation, la commercialisation et la
conservation;
3. Soutenir l’agriculture paysanne pour empêcher la ruine de
l’agriculture familiale, accroître sa production, réduire la croissance des
inégalités et mettre fin à la dépendance alimentaire;
4. Promouvoir aussi une politique de développement rural intégrée et
cohérente notamment, avec la création des activités agro-industrielles et
commerciales dans les zones rurales désavantagées, pour donner de
l’emploi aux populations locales et ainsi réduire le décalage entre le
niveau de vie urbain et le niveau de vie rural, ce qui freinera sans doute
l’exode rural ;
5. Développer la recherche agroalimentaire par la mise en place des
moyens humains, techniques et financiers suffisants, qui sont utiles
pour contribuer à l’augmentation de la production, à l’amélioration des
rendements, ainsi qu’à l’évolution des pratiques agricoles afin de
résoudre les problèmes alimentaires et de pauvreté ;
6. Redonner de l’importance aux politiques de santé, car un bon état de
santé est un facteur d’amélioration des performances agricoles et de
progrès économique, ainsi qu’à l’éducation pour la formation d’un
capital humain de qualité et, celle de la population afin de devenir
des éléments essentiels du développement humain et du progrès de la
sociétés congolaise ;
7. Porter attention aux questions d’eau, des terres et d’énergie, des
infrastructures routières et ferrées nationales ainsi que de routes de
dessertes agricoles, toutes très utiles pour la mise en œuvre des
politiques agricoles ;
8. Implémenter la vision de la souveraineté alimentaire dans la
constituons par la modification de l’article 47 qui imposera la garantie
de la souveraineté alimentaire en vue de réglementer l’ensemble du
secteur agroalimentaire avec des lois appropriées.
C’est dans ces conditions que la RDC pourra , dans une approche de
complémentarité par la construction des marchés agricoles régionaux , devenir
un partenaire influent, crédible, et ainsi disposer d’un périmètre d’action
pertinent pour concevoir et mettre en œuvre les politiques agricoles et
commerciales.
Il est temps pour la Rdc de considérer l’agriculture comme un secteur
stratégique et par conséquent , la sécurité alimentaire, le droit à l’alimentation,
le développement rural, l’indépendance alimentaire comme des objectifs
prioritaires.
La dépendance alimentaire de pays en développement n’a que trop duré; c’est le
moment pour la RDC d’adopter un modèle agro-alimentaire qui constitue une
incitation forte pour repenser l’action publique en matière de sécurité
alimentaire.
La mise en œuvre de cette politique permettra à l’état congolais, de gérer plus
sereinement les répercussions de la volatilité des prix sur le marché alimentaire
mondial, garantissant ainsi la sécurité et la souveraineté alimentaire des
congolais , et de résister aux menaces potentielles d’utilisation de l’arme
alimentaire en cas de crise internationale majeure.
Pr. Théophile Mbemba Fundu
Cofondateur et Président du conseil d’administration